Dildosaures

Ou “Yeah sex is cool but have you ever parler du féminisme grâce à des sex-toys dinosaures ?”


TW : cet article parle de sexualité et fait mention, sans entrer dans les détails, de violences sexuelles. Si c’est un sujet difficile pour vous, assurez-vous d’être dans de bonnes conditions si vous choisissez de poursuivre votre lecture.


Donc là en septembre 2019, on est au moment où je dois imaginer ma première création pour ma nouvelle auto-entreprise fraichement créée et ma nouvelle boutique Etsy à venir. C’est super important le premier design, c’est un peu le visage de mon entreprise, peut-être que ce premier projet sera déterminant pour mon avenir et toutes les créations qui vont suivre !
C’est dans cette réflexion digne d’une fervente citoyenne de la start-up nation qu’au détour d’une conversation, je fais cette blague à mon partenaire :

“Tu sais comment on appelle des sex-toys en forme de dinosaures ?
DES DILDOSAURES !”


Je vous le donne dans le mille, j’ai aussitôt décidé que ce trait d’humour serait aussi ma première linogravure en vente sur ma boutique. Et que j’allais en faire une série ! Trois linogravures de dinosaures sex-toys rigolos, du jamais vu, ça allait marcher du tonnerre !

Je vous le donne dans le mille, deuxième édition : trop pas.
Ça aurait pu marcher, mais une stratégie de communication inexistante, doublée d’un syndrome de l’imposteurice de haute intensité ont eu raison du buzz phénoménal qui aurait dû attendre mes dildosaures. En termes non-start ups, j’y ai cru sans vraiment y croire et j’ai avancé à l’aveugle, ce qui a mené à l’échec puis au désintéressement progressif du projet.

Le temps passe, les dildosaures restent sur mon shop Etsy, mais surtout parce que je n’y pense plus vraiment. Et puis un jour, une amie bien intentionnée m’en commande un exemplaire. Je redécouvre donc, 1 an et demi plus tard, ces 3 petits potes laissés à l’abandon. Et je me rappelle du même coup de quelque chose que j’aurais aimé faire avec ces dessins, mais que je n’ai, à l’époque, pas osé/pas pu formuler.

De l’Art qui dit des trucs.

Depuis le début, il est essentiel pour moi que mes créations, même si elles ont aussi un but pécunier, soit porteuses de messages et de valeurs fortes : au hasard, des valeurs féministes, anti-racistes, LGBTQIA+ friendly, écologistes, anti-capitalistes (oui, anti-capitalistes en vendant des trucs, je sais c’est con, mais j’ai besoin de manger comme tout le monde, et je voudrais pouvoir le faire en n’ayant pas envie de mourir au travail tous les jours, donc c’est ma solution à ça, si tu as mieux, envoies un mail, je suis toute ouïe).
Le problème c’est que pour faire passer des messages, il faut s’en sentir capable, et là, je vous renvoies à la mention syndrome de l’imposteurice vu plus haut. J’ai tenté des choses autour de ces drôles de dinos, j’avais commencé à écrire, et plus le texte se déroulait, plus je me rendais bien compte que si le visuel se voulait drôle, ce qui l’inspirait ne l’était pas vraiment.

Mais comme j’ai réglé tous mes problèmes de confiance en moi durant cette année et demi d’entreprenariat (ceci est un pur mensonge), je vous livre aujourd’hui, après cette longue introduction, les réflexions qui m’ont menées à créer, pour mon PREMIER PROJET d’auto-entrepreneuse, une série de trois linogravures DILDOSAURES.

Sex Education (ou pas).

En tant que personne assignée femme à la naissance et qui cherche encore comment il est possible de se retrouver dans cette étiquette étroite de “femme”, ma découverte de la sexualité hétérosexuelle s’est faite dans le flou le plus total, avec les dérives et la violence qu’implique de ne connaitre ni son corps, si le large champ des possibles en matière de sexe, ni des concepts pourtant apparemment simples, comme celui de consentement.

Note : je suis de la génération pré-internet, qui, lui, est apparu dans les foyers au moment de mon adolescence. Donc si on résume, je suis arrivée sur le marché du cul avec, dans mes poches, les connaissances suivantes, apprises en partie en “cours d’éducation sexuel” au collège/lycée et le reste sur des sites pour adultes :

  • Pour enfiler le préservatif sur la banane, il faut pincer le bout pour chasser l’air.

  • Il faut s’épiler intégralement pour faire plaisir au garçon.

  • Les filles, on douille sévère avec les règles, on a toujours le risque de tomber enceinte parce que la capote a craqué, et si on couche trop c’est qu’on est probablement des salopes. Bref, c’est la merde pour nous, mais c’est parce qu’en contre-parti, on a cette possibilité merveilleuse qui est de DONNER LA VIE. (J’invente rien, sauf peut-être “salopes”, mais le reste vient de ma prof de SVT du collège, et, dans son ton, j’ai senti que tous les garçons de la classe auraient dû être jaloux de ne pas bénéficier du formidable *DON DE LA VIE* ) (Spoiler : ils s’en cognaient pas mal).

  • Bonus “Clown Vie dans une société patriarcal” : en tant que fxmme, tu n’existes que si les hommes te considèrent, ce qui se traduit assez vite et facilement par “s’ils ont envie de coucher avec toi”.

Vous vous doutez que la suite n’est qu’une succession d’évènements incitant à la joie de vivre.

Bon allez, j’exagère, au milieu des moments de merde, y’a eu des choses douces et belles, du sexe sympa et surtout de l’Amouuuuur avec un grand A, mais SÉRIEUSEMENT ?! Comment c’était supposé bien se passer ?
Si encore ça n’avait été que moi, mais le triste constat de cette histoire, c’est je ne connais pas une personne assignée femme à qui il n’est pas arrivé de violences dans le spectre de sa sexualité (et je te parle de mon siège privilégié de blanche middle class). Si on prend calmement les faits un par un, ça ne pouvait pas bien se passer et ça ne pouvait pas se passer autrement.

Parce que personne ne nous a éduqué, parce que personne n’avait les moyens de le faire et que celleux qui en avaient les moyens n’en avaient pas envie.
Sans éducation, sans possibilité de réfléchir et de remettre l’ordre établi en question, alors le groupe le plus favorisé l’emporte. Les autres ramassent et se ramassent et ramassent les miettes.

Alors qu’est-ce qu’on fait ?

On en est là. J’ai presque trente ans, j’ai vécu la vague #MeToo comme une libération, je suis furieuse, mais je n’ai plus envie d’être triste, je veux participer à l’effort pour changer le monde, mais la seule chose que je sais faire c’est dessiner et créer des trucs. Et même si c’est pas encore très clair dans ma tête à ce moment-là, je pense que j’ai besoin que créer vienne adoucir le quotidien.

Du coup, je commence à dessiner un dildo avec une tête de dinosaure, parce que, premièrement, ça me fait un peu marrer et que j’ai bien besoin de rire, et puis, parce que je réfléchis à ce que j’aurais aimé qu’on nous propose en matière de sexualité à l’époque de l’adolescence. Comment ça aurait pu être plus doux, plus joyeux, moins violent, si on nous avait donné des clés pour nous dépêtrer dans tout ça. Si on nous avait appris qu’on pouvait poser des barrières et qu’on devait les respecter, les nôtres comme celles des autres. Si on avait connu nos corps avant de toucher ceux des autres et de se faire dévorer.

Et puis je lui dessine des potes dildosaures, parce que je pense que c’est bien d’avoir plusieurs options, dans le sexe comme dans la vie. Qu’il n’y a pas qu’une seule façon de faire et qu’on aurait dû nous l’expliquer, plutôt que de nous présenter un cocon normatif, qui étouffe plus qu’il ne protège. Parce qu’éduquer c’est aussi, à mon sens, présenter l’infini des possibles et laisser le choix à un libre arbitre éclairé.

À l’époque je pense à ça, mais je sais pas le formuler, ça me bouleverse trop, je me sens pas légitime, coucou c’est encore moi l’imposteurice, je supprime les textes parce que c’est trop intense. Et mes petites potes dildosaures restent juste 3 drôles qui prennent la poussière au fond du placard à lino.

Alors qu’est-ce qui a changé ?

Rien. Enfin si, mais pas assez vite, et on piétine sur des trucs de manière cyclique, et on amorce des retours en arrière d’une violence incroyable sur des sujets qu’on pensait acquis. Et on manque de connaissance et d’éducation, toujours. Et je suis encore furieuse, mais je commence à assumer le fait que la seule chose que je sais faire c’est dessiner et créer, et que c’est déjà ça. Que ça peut être ma contribution au monde.

Alors je me suis mise au clavier après des semaines d’hésitation pour vous parler de mes 3 Dildosaures. Mes premières créations pour Elles Compagnie, graphisme, illustration et création libre, entreprise engagée, périlleuse et persévérante.
Ce sont de drôles de personnages, ils sont une proposition pétillante et coquine, ils peuvent être un objet d’étude pour les passionnés du Jurassique, ils peuvent s’utiliser seul.e.x.s ou à plusieurs, ou se serrer contre le cœur ou se poser avec goût pour décorer un meuble quand on n’a pas envie ou qu’on n’aime pas les relations sexuelles. Ils sont féministes et inclusifs et peuvent convenir à tous les genres et tous les gens. Ils sont mon manifeste pour une sexualité basée sur l’échange, plus joyeuse, plus consciente, toujours consentante.

J’espère qu’ils vous feront sourire, les bons comme les mauvais jours. Ils ne changeront probablement rien, mais ils sont une humble contribution, un refus du silence. Ils sont un morceau de mon espoir pour les nous du futur, pour que les vieilles traditions patriarcales et la culture du viol soient enfin considérées pour ce qu’elles sont : des vestiges de dinosaures.